L’île est une palette d’anachronismes dont je suis le spectateur. Cuba fut pour moi, voyageur au regard vierge et assoiffé, une succession de scènes de vie, de portraits et de rencontres, souvent cadencée par la rusticité des moyens de transport. Je n’ai cependant pas eu de mal à me faire à ce changement de rythme. C’est au fond ce que je recherche toute l’année, une échappatoire temporelle. Voilà que les couleurs, les textures et les sonorités cubaines me l’offrent ; elles nourrissent l’âme d’un spiritueux à l’humeur ambrée, elles se touchent et se goûtent du regard, s’écoutent et se ressentent par tous les pores de la peau.

Si, bien souvent, on en veut d’abord à mon argent, je n’en crois pas moins à la vertu du temps comme monnaie d’échange. C’est d’ailleurs, selon moi, la substance d’un voyage : le temps que l’on prend à établir une relation avec les choses et les autres. Cette relation s’étiole si elle est uniquement conditionnée par une consommation matérielle.
C’est paré de cette conviction – et du vieil appareil photo de mon père – que j’aborde ce voyage qui me confronte, dès mon arrivée, à une nouvelle échelle temporelle.

La claque estivale

Le premier jour fut comme une gifle de chaleur et de soleil, une onde visuelle et olfactive me traversant le corps, qui malgré le calme des eaux enrobant Varadero, m’emporte dans un tsunami de sonorités, de couleurs et… de chemises à fleurs. Les valises à peine posées, je pars pour la plage. Exilé sur le sable chaud, je prolonge ma fuite d’un élan vers le bar, jusqu’à la préhension ferme de ce Mojito Tant-Attendu.

L’arrivée à la Havane, le jour d’après, me demande de tendre l’autre joue. Immergé dans un chaos urbain et suave, à l’arrière d’un taxi, caisse-à-savon en tôle froissée, je me sens comme une sardine, un émissaire aqua-journalistique novice, envoyé spécial pour son premier reportage. J’en oublie pourtant mon objectif dans le véhicule. Solidarité touristique ou heureux hasard, mes compagnons de route, plus attentifs, prennent la même casa et me rapportent l’outil de mes futures captations.

Quel effet de contraste : brouhaha, calme et volupté. Cette casa est un havre de paix, au milieu du vacarme de la cité.

"Taxi taxi !"

Cuba c’est une façon de se déplacer. Loin du confort de la location de voiture – grand luxe – c’est à la sueur de l’attente dans les gares d’autobus que je m’imprègne des momentums et apprends que la patience est une vertu. Ces endroits sont des melting-pots touristes/locaux. Tout le monde est dans le même bourbier administratif qu’affichent les guichets d’enregistrement aux airs post-communistes.

C’est dans le silence d’un trajet en taxi collectif que l’opportunité d’entrer en contact avec un cubain se présente. C’est dans la rouille et le couinement des portières qu’on vit l’expérience d’un transport en taxi collectif. C’est dans cet espace-temps de tôle que la halte essence avec Alberto entre Cienfuegos et La Havane me confirme encore une fois le mode de débrouillardise dans lequel vivent les cubains. En 3h de trajet pas une seule station essence officielle. À chaque fois c’est dans l’arrière-boutique d’un bar ou d’une maison qu’on va butiner le nectar qui nourrira le bolide. Les ruches parsèment le pays aussi illégalement que les policiers fréquentent l’unique autoroute de l’île avec acharnement. Prendre un taxi collectif, chaque jour c’est se plonger un peu dans la mêlée populaire. C’est un peu comme entrer dans un café en Italie, ou un PMU en France. On ne parle pas seulement à un étranger, on parle à un gars qui veut juste vivre un peu mieux.

Lors d’un autre trajet en taxi collectif, après avoir croisé une carriole motorisée à l’ancienne, mon regard attrape furtivement un majestueux stade sportif abandonné, fait de béton brut, avec pour seule décoration une effigie du Che ; puis, c’est un vendeur de bananes que j’aperçois, un autre, de poulet grillé cette fois, et encore un taxi, sur le bord de la route celui-ci, en train de changer une roue.

Couleurs et textures

Cuba ce sont des textures, des couleurs, des impressions visuelles qui vous projettent dans une autre époque. Le rouge ocre ferreux du sang de la terre, l’orange rouille d’une peinture délavée de vieille carrosserie des années 50, le roux alcoolisé du rhum vieilli, le marron végétal des feuilles de tabac séché, le bleu gris azur du ciel, le vert émeraude de la végétation riche et fruitée des vallées de mogotes, les verts-jaunes de fruits exotiques et la pâleur des façades délavées et usées des anciennes maisons coloniales. Sur un des cayos de la grande île, se dévoile une plage de sable fin, graduellement organisée en couches façon pot souvenir, jonchée de mangroves et donnant au lieu un air sauvage et vierge. Une paillote inhabitée faite en feuilles de cocotiers me confirme que l’endroit est abandonné. Je rebrousse chemin et retrouve la plage d’où je suis venu, couverte d’humains à l’état végétatif, trempant parfois leurs membres dans l’eau salée, comme les racines de ces arbres qui ont investi le cayo.

Mi casa es su casa

Globalement, l’accueil est formidable, avec des intentions mercantiles parfaitement rodées certes mais la volonté de servir est royale. L’hôte est d’une distance professionnelle suffisante pour vous rappeler que vous payez pour un service mais pour vous permettre aussi de vous sentir chez vous. Cuba vit essentiellement du tourisme depuis quelques années. La liberté du peuple a un prix. Les capitaux financiers étant inexistants depuis la chute du communisme soviétique, l’embargo, bien que terminé, fait encore des ravages et l’irrigation du pays en produits occidentaux ne se fera pas si vite.

Carmen fût l’un des personnages les plus colorés que nous avons rencontrés. C’est la chaleur humaine et le flot verbal intarissable de la latine dans toute sa splendeur. Entre sa cuisine et ses feuilletons novelas, Carmen est présente et aimante. Ce n’est plus si surprenant après avoir fait quelques casas. C’est presque une normalité dictée si on s’arrête au fait que le tourisme est pour Cuba une politique économique. Mais je veux croire qu’il y a une véritable hospitalité, une volonté d’accueillir l’homme autant que le touriste (client).

Le coût de la vie

La condition de la vie cubaine est basse si l’on se réfère à nos valeurs occidentales. Un de mes hôtes avec lequel j’aurai l’occasion de discuter, Blas, est un exemple d’expatrié qui a eu l’occasion de vivre hors de Cuba en échange d’un contrat gouvernemental dont il ne tirera visiblement pas beaucoup de bénéfices financiers. Il se dégage de lui une tristesse d’âme, une sorte de frustration que l’on peut ressentir chez beaucoup de cubains. Je constate par cet exemple que l’esprit de partage communiste empêche une certaine forme d’épanouissement personnel.

Le rôle du touriste, aussi désinvolte soit-il, sera de nourrir de ses billets les caisses vides du pays. La prise de conscience doit être faite ou alors mieux vaut rester dans ce « all inclusive » et vivre ses vacances égoïstement. Le voyageur lambda ne se rend pas toujours compte de la qualité de vie qu’il exporte et qu’il affiche sans pudeur.

L’arnaque, véritable sport populaire de « jineteros » fait partie du processus de survie de tout homme livré à la loi de la rue. On se fait avoir un jour ou l’autre puis on finit par apprendre. Mais quand l’arnaque est trop grossière, le respect est atteint. Cette rencontre trop fausse pour en être véritablement une, nous mène au beau milieu d’un théâtre dont nous serons finalement les marionnettes. L’aventure se termine par une mauvaise blague et un peu de baratin. Retour au bon vieux guide du routard qui porte tellement bien son nom. Retour au confort touristique.

Campagne cubaine

L’arrière-pays de Vinales est magnifique. Les mogotes sont des montagnes calcaires qui donnent à cette partie de Cuba des airs d’îles-flottantes, comme les montagnes chinoises. Elles ceinturent la région de la ville et ses champs de tabac. La vie est si rustique que le contraste avec la riviera touristique de la partie urbaine est assez étonnant. Pourtant, Vinales s’est tellement développée pour s’adapter au flux touristique que l’artère principale, très animée, est devenue une succession de bars cool et de restaurants divers.

La ville est un en fait un grand village où se côtoient abondance et austérité, à l’image de Trinidad, mais qui garde toutefois une beauté indéniable. La balade en cheval sera mon meilleur souvenir et reste sans conteste le moyen le plus authentique et le plus efficace de parcourir l’arrière-pays.

Dans les rues de la Havane.

Une soirée locale

Salsa pourrait être le nom d’une sauce, étymologiquement c’est le cas, autant qu’une expression voulant décrire une scène de vie, une situation, qu’une façon de dépeindre le multiculturalisme d’une ville. Ce pays est « salsa », cette soirée est « salsa », par exemple. Cienfuegos fût « salsa », tant au premier degré si je décris un concert de musique qu’au second degré si je parle de la façon de s’y promener. Mais en réalité, une des soirées à Cienfuegos, la meilleure, fût salsa à tous les niveaux. D’abord par la qualité musicale du concert au Teatro ce soir là, puis par la façon dont se sont succédées toutes les personnes rencontrées par hasard au cours de la même journée. Tout ce microcosme réuni en un même endroit, au même moment, on fait de ce passage à Cienfuegos un moment authentique et beaucoup moins impersonnel qu’à La Havane.

Le mythe touristique

Cayo est un mot qui fait rêver et suscite une foule d’images et de clichés paradisiaques. C’est certainement pour vendre du rêve et remplir les hôtels qu’on manque d’objectivité lorsque l’on décrit Cayo Santa Maria que j’ai trouvé morne et monotone. Alors que Cayo Levisa se révéla être un petit coin de paradis.

Au delà du cliché hôtel-plage, il y a une vitrine touriste-habitant, une barrière invisible qui vous permet de voir mais sans vivre. Léchez du bout des yeux ce que vous vivez mais ne tentez pas de vous rapprocher de trop prêt, vous pourrez y brûler quelques préjugés à tout jamais. C’est pourtant le risque à prendre si vous voulez passer de l’autre côté de ce Cuba touristique, apprêté, paré de ses grands hôtels insipides. Je me suis toujours senti touriste et chaque tentative d’approche me le rappela quand je cru être un pionnier de ces terres, déjà maintes fois foulées par les sandales-plastiques étrangères.

Introspection politique

Avant mon départ pour Cuba, j’ai toujours eu une opinion très mitigée sur la révolution castriste. Je bascule entre cette idée du prophète libérateur et celle de l’opportuniste dictateur, sauveur autoproclamé. Mais il me fallait ce voyage pour trancher dans le vif de ce manichéisme permanent. Le point final de ce raisonnement sera le reportage sur Fidel Castro diffusé à la cinémathèque québécoise de Montréal, à mon retour. Les multiples affiches et messages de propagandes, effigies de Che Guevara, de Fidel et autres généraux glorieux de la révolte ne suffirent pas à m’impressionner sur place. Le doute persiste. Voir les gens vivre, parfois survivre, dans une réelle pauvreté me confirme que 60 ans après, le fruit de la révolution n’a pas forcément été bénéfique. Mais c’est un jugement peut-être superficiel ? Loin du remplissage matériel capitaliste, il y a la compensation idéologique castriste qui fait de Cuba un symbole de la lutte contre l’avancée cancéreuse et effrénée du néo-libéralisme. Il y a cette volonté farouche de freiner la course à l’évolution occidentale pour prendre encore un peu le temps de goûter à la rusticité d’une vie plus simple. C’était mon impression.

Finalement ...

Les rencontres sont satisfaisantes tant que l’on en tire quelque chose ! J’avais cette intention de prendre du temps autrement, de le dilapider sur une plage et bien qu’ayant essayé de le faire, à chaque fois le goût de découvrir et de me déplacer me rattrape. Je ne parle pas de s’exciter à tout va mais de s’intéresser avec sincérité, de se positionner avec humilité et d’être ouvert, à l’écoute, d’être disponible à la découverte, à la rencontre et de toujours se dire: “je ne suis pas invité, je suis un visiteur, je suis parfois considéré comme un consommateur, comme un observateur, peut-être un ami, mais je reste un visiteur.”

le temps est une notion relative et essentielle dont on oublie la véritable valeur. On échange souvent son capital financier, quelques économies, pour se donner un peu de temps à ne rien faire qui je crois reste une illusion pour enrichir ceux qui vendent du rêve de détente. Ne faudrait-il pas éviter de confondre cela avec le repos ?

Moi, je veux utiliser mon temps pour vivre, et me reposerai à ma mort.